Du Bateau-usine à Sisyphéen

11 Sep, 21

Après la guerre russo-japonaise vers 1905, des bateaux militaires russes capturés par les Japonais furent transformés en bateaux de pêche au crabe dans les eaux froides du côté du Khamchatka. Il s’agissait non seulement de pêcher les crabes mais également de les mettre en conserve, dans des conditions de travail que l’on peut sans peine qualifier d’effroyables.

Plusieurs fois les campagnes de pêche furent interrompues par des grèves à bord des bateaux, et les témoignages sur celles-ci servirent de base au roman Le Bateau-usine  (蟹工船, littéralement Le Bateau-usine à crabes)de Takiji Kobayashi publié dans la revue Senki en 1929.

Takiji Kobayashi

La première édition  (censurée) du Bateau-Usine (1929)

 

Kobayashi fut finalement arrêté par la police politique en 1933, il décéda dans un commissariat le jour suivant. Il était né en 1903 et avait 29 ans.

La version originale du livre, débarrassée des coupures de la censure fut finalement publiée en 1968 et, quarante ans plus tard, en 2008 le livre fut inscrit au programme des lycées japonais. Il connut un succès important, aidé, on peut le penser, par la crise économique de cette année-là. 400 000 exemplaires furent vendus.

Le livre est disponible en français chez Allia dans une traduction d’Évelyne Lesigne-Audoly, avec un appareil critique en post-scriptum.

 

Le Bateau-Usine de Takiji Kobayashi

(Allia (2015) traduction Évelyne Lesigne-Audoly)

Dempow Torishima, né en 1970 à Osaka a commencé son activité professionnelle comme graphiste, puis comme employé d’une imprimerie. Lecteur assidu de Kafka, mais également de George Alec Effinger, il commence à écrire en 2009 Deux ans plus tard, il reçoit le prix Sogen SF, en 2013 il reçoit pour Sisyphéen le Grand Prix Nihon SF. Il n’y a aucun doute, la lecture du roman du Takiji Kobayashi fut déterminante.

Dempow Torishima

 

Dans un entretien publié par le journal Asahi en mai 2019, Denpow Torishima s’en explique :

« Au début je travaillais comme illustrateur, puis, rapidement, je me suis trouvé à également m’occuper de conception et de planification, le travail ordinaire d’une homme à tout faire dans le digital. Mais cela ne me laissait plus de temps pour ma création personnelle, ni pour la lecture, une situation qui ne pouvait pas durer. Aussi ai-je démissionné… À la même époque, mes amis également me faisaient part d’expériences très difficiles au travail et j’eus le sentiment qu’il me fallait écrire un « Bateau-usine » pour l’époque contemporaine. Mais décrire les choses telles qu’elles se passent platement ne me semblait pas transmettre le ressenti réel du caractère impitoyable de ce qui se déroulait. J’avais l’impression hallucinante que, dans mon entreprise, les gens au-dessus de moi étaient des extra-terrestres mutants, parlant un langage incompréhensible, et c’est alors que la SF m’est apparue comme ayant précisément le pouvoir d’exprimer l’aliénation extrême au travail. »

Sisyphean, édition japonaise

Grand Prix Nihon SF 2013

 

Sisyphean, le livre de Denpow Torishima, illustré par l’auteur a été également l’occasion d’un travail radical sur la langue japonaise elle-même. L’écrivain ayant inventé environ trois cents mots pour décrire ce paysage futur, duquel émane une grande violence sociale, et que parcourent des mutants à la recherche du sens de leur existence.

Sisyphéen de Dempow Torishima

Atelier Akatombo octobre 2021

(Traduction de Mai Beck, Dominique Sylvain et Frank Sylvain)

« …Ayant rallié son lieu de travail en seulement dix pas, il s’arc-bouta  pour faire coulisser une porte d’acier de plus de deux fois sa taille et s’engouffra dans l’air lourd d’humidité du couloir.

Alors qu’il refermait la porte, il se sentit oppressé comme s’il déboulait dans l’estomac d’une murène-cercueil. Faisant volte-face, il se trouva nez à nez avec un entrecuisse bien trop écarté.

Il leva la tête et son regard rampa sur un tissage spécial de fibres musculaires jusqu’à un col largement ouvert, d’où émergeait une tête  translucide sans yeux ni nez ni bouche et dont la forme imitait celle du bâtiment de la société. De minuscules particules ainsi que des éclats lisses et brillants glissaient sur sa surface.

— Monsieur le président…, commença-t-il d’une voix stridente avant de dompter sa respiration, mes respects du matin. 

Enveloppé dans sa manche en viande tricotée, le long bras du président décrivit une courbe en vrille. Quatre doigts épais, aux os et nerfs visibles sous la peau translucide, pointèrent la direction de l’atelier. De minuscules bulles d’air pétillaient à leurs extrémités. Comme ce geste n’était pas suffisant pour qu’il puisse se faire comprendre, il étira davantage ses doigts, et la pression au sein de ses cellules somatiques brisa instantanément les carapaces des insectes-trameurs qui s’y cachaient. Leurs cœurs battants, de la taille de graines de sésame, émergeaient d’un brouillard rouge. Ils marquaient le temps à une vitesse inquiétante.

L’employé comprit soudain qu’il arrivait au bureau plus tard qu’à l’accoutumée. Y avait-il un problème avec son dormurne ces derniers  temps ? Il avait été vomi en retard… »

 

Auteur

Le moine de bar a passé plus de la moitié de sa vie en Asie. Il est dorénavant éditeur-fondateur, et parfois traducteur, d'Atelier Akatombo.

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